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Perrine Hervé-Gruyer : « Le parcours à l’installation est un véritable parcours du combattant »

Mai 2018

Perrine Hervé-Gruyer et son mari ont fondé la ferme du Bec Hellouin il y a près de 12 ans. Aujourd’hui leur ferme s’est bien développée et comprend 3 activités : la production agricole, une école en permaculture, et un lieu de recherche agricole. A l’occasion de l’événement Sortir l’Agriculture du Salon, qui a eu lieu à Paris le 3 mars 2018, SOL a eu la chance de retrouver Perrine Hervé-Gruyer et de lui poser quelques questions sur la ferme de Bec Hellouin et sur les problématiques liées à l’installation. Découvrez ce témoignage intéressant.

SOL : Cela fait 12 ans que vous avez fondé la ferme du Bec Hellouin avec votre mari. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous installer ?

Ferme du Bec Hellouin

Perrine : De 2003 à 2006, nous avions avec mon mari un jardin potager et nous étions dans une volonté d’autosuffisance. Du jour au lendemain, il m’a annoncé qu’il souhaitait travailler la terre et que ça devienne son métier. Ce n’était pas une idée nouvelle : il voulait devenir paysan depuis longtemps. Il a même voulu faire une école d’agronomie lorsqu’il était plus jeune mais on lui avait dit que comme il n’était pas du milieu paysan il n’y arriverait pas. Il a donc refoulé ce rêve.

 

Quand il m’a annoncé son projet, j’avais une image très péjorative au départ. J’aimais bien cette idée mais je n’appréhendais pas le métier dans toutes ses réalités. Je ne m’imaginais pas du tout produire et vendre nos légumes. Mais au final, j’ai été prise dans l’engrenage et ce fut une révélation ! J’ai été littéralement engloutie dans le projet (rire) à force de donner des petits coups de main car je ne voulais pas le laisser seul dans cette affaire.

Au début nous étions très naïfs, et heureusement ! Si nous avions su au départ les difficultés que nous allions rencontrer, nous n’aurions jamais tenté l’aventure !

SOL : Aujourd’hui la Ferme du Bec Hellouin est connues de tous. C’est une ferme de formation, un lieu d’étude et de connexion en plus d’être une exploitation, qu’elle est la prochaine étape ?

Perrine : Nous souhaitons en faire un lieu humainement plus viable. Pendant des années, nous nous sommes trop donnés et épuisés. Maintenant que nous avons une meilleure visibilité sur l’avenir et qu’nous avons une relative connaissance de notre métier, nous aimerions faire la même chose mais à un rythme plus soutenable. Nous souhaitons agir de façon plus épanouissante, continuer de faire progresser la recherche et continuer de transmettre mais en étant mieux dans nos baskets et en prenant le temps.

 

SOL : Quelles sont les principales raisons qui amènent les personnes non-issues du milieu paysan à venir suivre une formation à la ferme du Bec Hellouin ?

Ferme du Bec Hellouin

Perrine : Je ne mettrais pas d’ordre pour les motivations principales. Je constate que parmi les principales motivations initiales il y a : un certain rejet de la société actuelle, une exaspération par rapport aux milieux professionnels et surtout par rapport à la qualité de vie en ville. Les personnes qui viennent se former dans notre ferme ont souvent un grand fantasme du métier, car ils ne le connaissent souvent pas dans son intégralité. Une autre motivation est la volonté d’un retour à la terre et d’une meilleure vie à la campagne. C’est pour cela que paradoxalement, ces personnes sont motivées par le maraîchage bien que les agriculteurs le décrivent eux-mêmes comme le métier le plus difficile de l’agriculture. Mais « l’urbain » en a une idée très fantasmée. Il voit souvent le côté végétal du légume qui parait simple car c’est quelque chose d’abordable qui se cultive dans une petite surface. C’est aussi les questions éthiques de la consommation qui les attirent.

SOL : D’après vous, quelles sont les difficultés que rencontrent les personne lors de leur installation ?

Ferme de la Renaudière
©Nicolas Rozier

Perrine : Le parcours à l’installation est un véritable parcours du combattant. C’est un

fait qui concerne tout le monde : les personnes issues du milieu paysans ou non.

La première difficulté reste celle de l’accès au foncier. La plupart du temps, ces personnes ne reprennent pas des terres familiales.

L’une des grandes difficultés, c’est également la formation. Ces personnes désireuses de s’installer n’ont pas acquis de connaissances et manque donc des compétences nécessaires. Par ailleurs pour le côté formation, la nature à son rythme. Dans la nature, si on échoue il faut attendre une saison pour retenter. Ce n’est pas comme un apprentissage classique. Par exemple en informatique, si l’on fait une erreur sur un programme, on peut le refaire immédiatement et à l’infini. Dans l’agriculture, il y a un apprentissage avec un pas de temps très différent et l’acceptation de ce pas de temps dans une société où tout va très vite est difficile.

Par ailleurs, intellectuellement, ils sont tous prêts à sauter le pas en général. Mais la réalité du quotidien est beaucoup plus complexe. Par exemple, il y a la cellule familiale qui doit accepter ce changement de mode de vie.

SOL : Pouvez-vous nous définir la permaculture et comment elle se manifeste dans votre ferme ?

Perrine : La permaculture c’est un concept très simple mais très mal compris et difficile à expliquer. C’est un système conceptuel que nous pouvons voir comme une sorte d’outil d’architecture des écosystèmes. Ce n’est pas du tout une technique de jardinage, ni une technique agricole. C’est vraiment une façon d’envisager un système. Ce dernier peut d’ailleurs être aussi bien une ferme, une école ou encore une entreprise. Il faut juste un groupe, avec souvent un humain au centre, dont nous attendons une viabilité économique, une durabilité environnementale et une équité humaine. Quand les trois critères sont réunis, nous essayons de mettre en place une collaboration entre eux, à l’image des écosystèmes naturels. C’est une façon d’aménage des systèmes pour faire en sorte qu’ils soient le plus performants possibles, afin d’être le plus productif tout en respectant totalement l’environnement.

Donc, de fait, le système permaculturel se prête parfaitement à l’agriculture. Typiquement dans une ferme qui suit ce système, on cultive sans utiliser de produits chimiques pour respecter l’environnement, on entre dans un cycle d’utilisation en réutilisation les déchets qui seront des ressources pour d’autres activités, on réutilise tout, tant que faire se peut. On va également faire en sorte de ne pas faire d’efforts inutiles, d’optimiser l’usage de l’énergie, tant l’énergie fossile que l’énergie humaine. Finalement c’est une définition complexe pour quelque chose qui paraît totalement naturel. Quand les gens nous demandent d’expliquer la permaculture, nous entendons souvent « Ah ! c’est juste ça ! » car ça paraît simplement logique.

Ferme Sainte Marthe Sologne

SOL : Aujourd’hui, les acteurs du milieu paysan tendent à se regrouper, comme par exemple la réunion inter-acteurs qui a eu lieu fin janvier à la Fondation de France. Selon vous, quelle est l’importance de ce type de mouvement ?

Perrine : Cela faisait bien longtemps que je me demandais quel acteur pourrait fédérer toutes les initiatives que nous pouvons voir dans le milieu paysan et de consolider le lien entre le monde paysan et le monde néo-paysan. Le terreau était fertile pour passer à une étape supérieure : les acteurs historiques du monde paysan et les nouveaux venus doivent se fédérer. C’est primordial d’agir, on le sait : 40 % des paysans actuelles vont partir à la retraite dans les années à venir. Le monde paysan a donc bien compris, bien que ne soit pas toujours accepté, qu’il fallait renouveler les générations et s’ouvrir aux néo-ruraux non-issus du milieu agricole.

Cela se fait avec un acteur comme SOL. Cette association a l’avantage de ne pas être marquée politiquement ou dogmatiquement, c’est un acteur totalement neutre qui n’a pas pris part dans les différents mouvement et prises de position. Je trouve ça vraiment génial. Il y aura des écueils mais le projet Biofermes est génial et j’y crois vraiment !

SOL: Vous êtes en cours d’écriture d’un livre qui sera publié d’ici le début de l’année 2019, pouvez-vous nous en dire plus ?

Ferme de la Renaudière ©Nicolas Rozier

Perrine : Ce livre est un manuel technique de 800 pages. C’est une sorte de référentiel technique de l’agriculture en permaculture. Nous avons constaté qu’il n’existait aucun ouvrage de ce type donc nous avons décidé de s’y pencher pour partager nos techniques. Ce livre retrace tous les concepts qui nous ont éclairé pour notre projet. Au début de notre installation, nous n’avions pas compris tous les concepts et les techniques alternatives. Nous avons appris au fur et à mesure en piochant des techniques à droite à gauche, en les testant et tentant de les améliorer au sein de notre ferme.

Beaucoup attendent ce référentiel pour faire émerger les petites fermes en ayant un outil pour les accompagner. Avec cet ouvrage, nous donnons aux gens tout ce qui nous a inspiré et ce que nous avons appris. Après ce sera à eux de les adapter, par exemple en fonction du climat local dans lequel ils sont, ou à toute autre spécificité qui sont propres à leur milieu d’installation.

SOL : Souhaitez-vous ajouter un dernier mot ?

Perrine : Je voudrais finir en remarquant qu’en dépit de toutes les difficultés rencontrées, c’est un métier extraordinaire. Avec mon mari, nous avons été des pionniers donc nous avons essuyé beaucoup de plâtres et subi de fatigue mais au final nous sommes encore là et toujours aussi passionnés.

Quand je vois toutes les énergies qui se forment et le nombre de personne qui ont envie d’agir en agriculture alternative, je me dis que la société a évolué beaucoup plus vite que ce que je m’y attendais. Il y a 6 ans, j’étais très pessimiste à ce sujet. Chacun a une place à trouver dans la chaîne de notre alimentation. La preuve en est : je parlais avec des anciennes formées il y a peu et elles n’ont pas comme projet de s’installer en tant que paysannes mais ont un rôle à jouer dans cette chaîne, que ce soit par l’alimentation ou par beaucoup d’autres thématiques.

Ferme Sainte Marthe Sologne

 

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