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Lionel Astruc : « Les petites fermes permettent le développement d’une autre forme de capital »

Lionel Astruc, écrivain, journaliste et expert de la transition écologique a répondu aux questions de SOL. Cet expert a écrit de nombreux ouvrages sur ce sujet notamment l’entretien  Vandana Shiva, pour une désobéissance créatrice (Actes Sud, 2014). Découvrez ce témoignage instructif et enrichissant sur la situation des petites fermes, la préservation des semences et la sensibilisation des plus jeunes au rapport à la terre :

SOL : Très impliqué sur les questions en lien avec l’écologie et l’économie solidaire, pourriez-vous nous expliquer ce qui est à l’origine de votre engagement ?

 

Lionel Astruc : Mon métier de journaliste m’a amené à me questionner sur l’origine des produits de grande consommation. Je me suis demandé d’où venais les vêtements, les bijoux, l’alimentation, les produits de loisir et même le tourisme : tous ces éléments que nous achetons. J’ai ainsi mené l’enquête pour l’Express, La Vie et Libération.

Notre alimentation nous touche particulièrement et j’ai découvert qu’elle suscite de grandes nuisances.

SOL : Pourquoi est-il important de favoriser le développement des petites fermes agroécologiques en France et l’installation de nouveaux paysans ?

Lionel Astruc : Les petites fermes sont importantes et permettent à ceux qui vivent autour de bénéficier d’un environnement sain. En effet, elles créent du travail non-délocalisable et produisent de la résilience car elles favorisent les circuit-courts et l’économie locale. Elles permettent notamment à une zone économique de se défendre plus facilement contre les chocs extérieurs car elle est moins dépendante d’éléments externes (par exemple, les produits importés, les variations globales des prix, etc.).

Contrairement à l’agriculture conventionnelle, ces petites fermes permettent aussi le développement d’une autre forme de capital, autre qu’économique. Les petites fermes donnent toute sa place au capital social qui se traduit par une plus forte intégration des Hommes au sein de leur territoire.





© Julie Balagué

SOL : Vous êtes également sensibilisé à la question de la préservation des semences traditionnelles et reproductibles. D’après-vous pourquoi ces semences traditionnelles sont peu reconnues aujourd’hui ?

Lionel Astruc : Il est important de conserver les semences paysannes et reproductibles pour deux raisons importantes.

Tout d’abord, ces semences sont beaucoup plus que de simples graines : elles sont à l’origine de la vie. Comme les consommateurs ne voient pas les semences, ils oublient leur importance. Ainsi la plupart des personnes les sous-estiment car elles sont invisibles dans les circuits de consommation classiques.

Ensuite, ce n’est pas un simple « matériel de reproduction » comme elles sont définies dans les textes européens. La semence est toute un patrimoine autant génétique, que social et même paysan.

La semence raconte une histoire et ça va encore plus loin : les semences représentent notre liberté ! Il n’y a donc aucune raison de mettre un « péage » pour les obtenir. Pourquoi les personnes ne peuvent-elles plus accéder à ce bien à l’origine de la vie alors qu’elles l’ont fait durant des centaines voire des milliers d’années ? Pourquoi ce bien de l’humanité doit être détenu par 3 grands groupes ? Ça n’a tout bonnement pas de sens.

SOL : La sensibilisation des plus jeunes est une composante importante du projet Biofermes. Aujourd’hui, vous travaillez également sur le développement d’un projet de sensibilisation : l’Ecole Domaine du Possible, pourriez-vous nous en dire quelques mots ?

Lionel AstrucL’Ecole du Domaine du Possible est au cœur d’un projet agroécologique. Initié par Jean-Paul Capitani, président du directoire d’Actes Sud, près d’Arles. L’objectif est d’aider les enfants à se reconnecter à ce qui est important, à prendre soin de la Nature et à cultiver leur jardin. Par exemple, les enfants suivent des cours de jardinage en permaculture de plusieurs heures durant la semaine.

L’école est située au cœur d’une ferme. Et aujourd’hui, nous avons également une Université des Domaines du Possible. Sa vocation est de développer le système des microfermes agroécologiques à une échelle beaucoup plus grande (136 hectares !). Nous connaissons les succès de ce type de culture sur petites surfaces. L’objectif est de prouver que ce modèle est transposable et viable sur de grandes parcelles. Le projet est en cours de construction : nous avons prévu une partie agroforestière, une partie élevage, une partie maraîchage, un conservatoire d’amandiers, un espace de pisciculture, …

SOL : Plusieurs études prouvent que les petites fermes agroécologiques peuvent produire autant, voire plus sur le long terme, que l’agriculture conventionnelle tout en préservant au mieux l’environnement et la biodiversité, qu’en pensez-vous ?

Lionel Astruc : Les résultats des travaux faits sur les petites fermes n’est pas assez connu ce qui est dommage car les résultats sont édifiants. Ils prouvent que c’est le modèle à suivre pour mieux vivre demain.

SOL : Avec SOL, vous travaillez en lien avec Vandana Shiva et Navdanya qui s’engage également au quotidien dans ce combat. Selon vous, en quoi la situation française de la disparition des petites fermes fait-elle écho à la situation indienne ?

Lionel Astruc : La disparition des petites fermes en Inde et en France est grave. Ces disparitions ont pour origine les mêmes raisons même si les situations locales sont assez différentes. Après la Seconde Guerre mondiale, les intrants chimiques se sont développés et même ont été favorisés par les gouvernements. De plus, les méthodes de productions plus industrielles se sont généralisées et le système administratif a changé pour s’adapter à ce nouveau modèle.

Aujourd’hui, aussi bien en France qu’en Inde, la situation n’est plus viable et créé un cercle de dépendance tel que les paysans et les communautés rurales en souffrent. Pour exemple, on peut mentionner les vagues de suicides des paysans indiens dans les régions de culture du coton BT. C’est un cercle de dépendance et d’endettement dans lequel les paysans sont soumis aux autres acteurs (industriels, fournisseurs d’intrants chimiques, …).

Ces méthodes en France comme en Inde sont destructrices à plus d’un titre : au niveau économique, mais aussi social et environnemental.

 

SOL : Souhaitez-vous ajouter un mot ?

Lionel Astruc : Je suis impressionné par le travail de SOL et j’espère que le projet Biofermes sera couronné de succès.

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