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Jacques Godard : « La culture universelle et le processus démocratique sont les 2 moteurs pour réussir la réorientation de nos politiques agricoles »

Après avoir vécu de longues années au Burkina Faso, Jacques Godard a décidé d’installer sa petite ferme dans l’Eure, en Normandie. Il fut l’un des premiers dans la région à cultiver sa terre de manière biologique. Aujourd’hui, tout juste retraité, il n’en reste pas moins actif, étant à la fois paysan, militant de la Confédération Paysanne, spécialiste de l’agriculture paysanne biologique et co-président de l’association SOL. Pour la campagne Biofermes, Jacques Godard, a répondu à nos questions et nous témoigne l’importance de soutenir les petits paysans et respecter la Nature.  

SOL – Paysan en bio et engagé depuis plus de 30 ans, pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?

Jacques Godard : Je suis originaire de Normandie, de Nogeant-le-Sec. Dès ma jeunesse, je me suis intéressé aux questions de relations Nord/Sud. A 17 ans, je me souviens d’un reportage de Paris Match sur la construction de la Trans Amazonienne et j’ai été marqué. On y voyait un hélicoptère avec des patrouilles militaires qui visaient des indiens. Je me suis dit qu’il était impossible d’aller exterminer des gens comme ça. Ca m’a donc guidé jusque aujourd’hui. Je suis d’abord parti à l’armée durant 9 mois à Dakar. Afin de préparer mon retour sur la question agricole, j’ai passé un BTS à distance en économie et gestion de l’entreprise agricole et j’ai fait un stage dans un ranch à Dakar qui m’a ouvert les yeux. A mon retour, je suis reparti avec l’association Terre des Hommes à Burkina. Toujours dans la question agricole de développement durable. J’allais voir les paysans, identifier leurs problèmes et priorités. Je suis revenue de l’Afrique avec une nouvelle idée de l’agriculture, celle de l’agriculture paysanne. Puis j’ai créé une coopératives avec 2 autres paysans, et j’ai décidé de rentrer en Normandie construire ma maison et ma propre petite ferme.

SOL – Quelles sont les solutions pour aider le développement des alternatives ?

Jacques Godard :  Les pouvoirs publics et la société civile font partie de la solution. Tous doivent prendre leur part de responsabilité pour mettre en place les alternatives, cela dans un cadre interactif et démocratique.

SOL – Sur quoi devons-nous agir aujourd’hui pour aider les petits paysans ?

Jacques Godard : Il est essentiel de réformer la PAC  (Politique Agricole Commune instaurée par le traité de Rome de 1957). L’article 33 de cette politique européenne n’a pas changé aujourd’hui et pourtant il fait grandement défaut. Il souligne l’importance « d’accroissement de la production » en optimisant les facteurs de production notamment la main d’œuvre. Dans cette idée, l’homme et la femme travaillant dans la production agricole sont donc considérés comme facteurs de production à optimiser, c’est à dire à jeter pour garantir la sécurité et la rémunération des capitaux investis. Au cours, au moins de ces 30 dernières années, nous avons pu constater la redoutable efficacité de cette stratégie à 2 niveaux :

  • Social : avec la disparition en moyenne de 20 à 25 % des emplois agricoles tous les 10 ans en moyenne en France et en Europe
  • Environnement : avec la dégradation de la santé humaine dû aux intrants chimiques utilisés pour gagner en efficacité, les pollutions diverses que cela engendre et le dérèglement climatique.

Nous devons agir sur au moins 6 éléments essentiels pour renverser la tendance, il faut :

  • Redéfinir les objectifs d’une P.A.A.C (politique agricole et alimentaire commune) en réponse à nos enjeux de société actuels.
  • Redéfinir le statut et les missions des paysan-nes 
  • Considérer enfin le/ la paysan-ne comme acteur incontournable pour optimiser la gestion des ressources naturelles en participant à l’animation de la dynamique culturelle et démocratique en marche pour satisfaire au mieux les besoins vitaux (alimentation, eau, énergie, logement..) de la population de chaque territoire (terroir, pays, région, etc)
  • Construire une démocratie alimentaire. Il s’agit par exemple de démultiplier les initiatives visant à relocaliser notre alimentation : A.M.A.P, restaurations collectives (écoles,hopitaux…) de proximité, P.A.T. (programmes alimentaires territoriaux…) voir propositions du C.E.L.T. (centre d’études Lascaux sur les transitions), collectif « des 13 doléances pour des politiques agricoles et alimentaires»
  • Amplifier la dynamique culturelle (au sens premier du terme) : Art de vivre et travailler ensemble au pays, optimisation des ressources naturelles pour faire face aux besoins vitaux. Saluons par exemple les contributions majeures des artistes du « 7ème art » avec leurs films tels que : Moissons du futur, Enquête de sens, Demain etc.
  • Amplifier la dynamique de « commerce équitable » : afin d ‘optimiser cette démarche il me paraît nécessaire, comme le proposent les spécialistes du droit alimentaire du C.E.L.T de sortir l’agriculture et l’alimentation de l’O.M.C et là, tout reste à faire. Comme la mise en place d’outils d’évaluation du niveau de respect des droits universels (homme, travail, environnement), la fiscalité redistributive etc.

SOL – Pouvez-vous expliquer l’importance de développer des pratiques agroécologiques, comme le fait Biofermes particulièrement en France ?

Jacques Godard  : Le projet Biofermes en France a une triple originalité :

  • Son contenu de formation s’organise autour d’un objectif central : optimiser l’autonomie des paysan-ne-s sur 2 axes. D’abord, optimiser la relation avec l’environnement d’où l’initiation aux diverses pratiques d’agroécologie paysanne du bio à la permaculture en passant par le M.S.V (maintien du sol vivant) ; Ensuite, optimiser le partenariat avec les consommateurs.
  • Sa dimension Nord-Sud précisée d’emblée dans chacun des 3 pays et qui relève aussi d’un bon sens paysan universel. En effet nos principaux problèmes environnementaux (pollution, réchauffement climatique etc.) sont sans frontière et les questions sociales liées au nom de paysan-ne le sont également du fait du processus de mondialisation généralisée.
  • Sa démarche de communication et de recherche de financement s’adresse à l’ensemble de la société : consommateurs, citoyens, élus locaux, entreprises etc. Hors chacune de ces personnes est aussi directement concernée par les enjeux universels du projet.

SOL – D’après vous, le consommateur a-t-il un rôle à jouer pour favoriser l’agriculture paysanne ?
Que devrait-il faire ?

Jacques Godard : Bien sûr, son rôle est même indispensable à 2 niveaux. Tout d’abord, son rôle est déterminant en vue de ses choix de consommation. En achetant des aliments sains pour sa santé et produits avec des techniques favorables à l’environnement. Ensuite, en participant à une concertation avec les paysan-ne-s et les élus locaux afin de réorienter l’usage des politiques et réglementation vers la défense de l’intérêt général.

SOL – Pensez-vous que les démarches politiques actuelles, comme les états généraux de l’alimentation, apporteront des solutions pour des petites fermes ? Si oui ou si non pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Jacques Godard  : En tant que processus de concertation, les E.G.A (Etats Généraux de l’Alimentation) sont nécessaires mais insuffisants. Ils pourraient être utiles pour les petites fermes à 3 conditions, s’ils :

  • s’inscrivent dans une vraie dynamique de « construction d’une démocratie alimentaire » (cf.propositions du C.E.L.T). Au moins dans un calendrier de rendez-vous à moyen et long terme pour évaluer le niveau de respect des engagements.
  • intègrent les thèmes majeurs dont : les objectifs actualisés pour une P.A.A.C simple et juste, les statuts et missions des paysan-ne-s cohérents avec les nouveaux enjeux de société (justice sociale et environnement : réchauffement climatique, biodiversité, pollutions néfastes pour la santé…), la gestions des 2 principaux outils de Politique Publique Agricole et Alimentaire que sont les A.P.A.A (aides publiques à l’agriculture et l’alimentation) et A.C.I-A.P.E (de partenariat accords de commerce international -accords de partenariat économique) pour favoriser au service de l’intérêt général.
  • Associer vraiment l’ensemble des représentants professionnels concernés (agriculture-alimentation-santé-éducation-environnement) de la société civile et des O.N.G Nord-Sud.

SOL – Souhaitez-vous ajouter un mot ?

La culture universelle et le processus démocratique sont les 2 moteurs interactifs incontournables pour réussir la réorientation de nos politiques agricoles et alimentaires vers de vraies pratiques durables.

C’est à dire des pratiques variant intelligemment les 3 dimensions : Economique, Sociale et Envionnementale

Et cela du local au global: c’est notre universalité qu’il faut faire vivre.

 

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